| 07/23/2008 - Histoire d’un duel : le marché de l’électricité en Alberta et en Ontario |
|
Par Frank Gazzola L’est et l’ouest Depuis toujours, le Canada est aux prises avec un grand duel: l’est contre l’ouest. Que ce soit l’affrontement d’Edmonton / Hamilton pour la Coupe Grey, ou encore le duel classique Calgary / Toronto pour l’obtention de la Coupe Stanley, les Canadiens ont toujours adoré voir les antipodes du pays se livrer bataille. Mes amis, nous avons maintenant une nouvelle arène de combat! La grande bataille canadienne de l’électricité a débuté! Dans un coin, nous avons le géant : l’Ontario et son marché virtuellement déréglementé, détenant le titre mondial du « marché hybride » et alimentant une économie qui a dû encaisser quelques coups dernièrement. Dans l’autre coin de l’arène canadienne se trouve un adversaire de petit calibre: l’Alberta et son marché déréglementé, libre d’accès et basé sur les producteurs. Ce marché alimente actuellement l’une des économies en plus forte croissance en Amérique du Nord. Le marché de l’électricité en Ontario L’Ontario joue un rôle majeur dans l’économie canadienne et l’ensemble des industries. Son marché de l’électricité est assorti d’un ensemble complexe de législations, de subventions, de moyens de production ainsi que d’un assortiment complet de programmes de conservation et de gestion de la demande L’historique du prix horaire de l’électricité (Hourly Ontario Electricity Price, ou HOEP) démontre que celle-ci a été vendue à un prix moyen plutôt raisonnable de 5,0¢/kWhr, et prévoit un équilibre sain entre l’offre et la demande. Malgré cette situation positive, le marché ne connaît aucunement le niveau de concurrence anticipé par le Comité d’établissement des règles du marché. À la base du marché se situe la production de l’électricité. Il existe cinq sources de production électrique, fournissant une puissance maximale continue de 31 300 Mégawatts. La figure 1 ci-dessous détaille les sources de production de l’électricité, des majeures jusqu’à celles de plus petite envergure. Figure 1: Les différentes sources de production d’électricité en Ontario
Ces 5 différents types de production d’électricité en Ontario sont assurés par plus de 30 compagnies différentes. Ces deux éléments combinés devraient être suffisants pour générer un marché concurrentiel. Le problème se situe au niveau de la proportion de la production qui est sujette à la concurrence. En effet, environ 70% de la production d’électricité provient de l’Ontario Power Generation (OPG), un organisme gouvernemental; le reste du marché est occupé par les producteurs privés. Est-ce que cette situation explique pourquoi les prix sont si bas sur le marché au comptant? L’historique des valeurs marchandes au comptant, illustré dans le tableau 2 ci-dessous, permet de mieux comprendre les difficultés vécues par les Ontariens face aux hausses importantes des prix. Notez par exemple le premier semestre de 2005 sur le marché libre. Des changements importants sont survenus depuis cette période. Figure 2: Moyenne mensuelle pondérée du prix de l’électricité en Ontario
La situation a débuté en novembre 2002 alors qu’en six mois, le marché a connu des variations importantes, du moins du point de vue du gouvernement provincial au pouvoir à ce moment. L’électricité se vendait de trois à quatre fois plus cher que les prévisions du moment; le gouvernement décida alors de modifier la réglementation du marché. Ce processus constitue le point de départ de la création du premier marché déréglementé hybride. L’intervention du gouvernement en 2002 entraîna la création de deux subventions gouvernementales agissant comme moyen de contrôle des prix pour l’Ontario Power Generation (OPG), toujours en place à ce jour. Ces subventions ont permis de contrôler 75% du prix de l’électricité consommée par la plupart des clients commerciaux et industriels, laissant une marge de 25% exposée à la véritable valeur du marché. Ces moyens de contrôle permettent d’atténuer les risques pour le marché de l’électricité. Les clients à plus petite consommation et les clients résidentiels profitent maintenant d’un plan à tarif réglementé; ce tarif est ajusté deux fois l’an afin de demeurer en ligne avec les coûts réels de l’énergie. Compte tenu que près de 60% de l’électricité est produite à partir d’énergie nucléaire ou hydraulique, des moyens relativement économiques, à quel point le marché est-il volatile? La volatilité du marché est fortement atténuée par les programmes de subventions du gouvernement. Par contre, il subsiste quelques centrales privées qui continuent à régir le marché à certains moments; parallèlement, la production d’électricité à partir de gaz naturel régit le prix, qui dépasse alors le seuil de 8¢/kWh. Il importe de se rappeler un point important à propos du marché de l’électricité en Ontario : au moment où la déréglementation fut instaurée, il y avait une énorme dette de 3,6 milliards de dollars dans le système. Cette dette, maintenant retirée des livres du gouvernement provincial et gérée par une entité séparée (soit l’Ontario Electricity Financial Corporation), est actuellement remboursée par le montant de recouvrement de la dette inclus à la facture des utilisateurs. Voici quelques chiffres qui font réfléchir : dans le tableau 1 ci-dessous, le total de la dette de 3,6 millions de dollars a été étalé sur 10 ans et ajouté au prix horaire. La moyenne annuelle de prix qui en résulte est alarmante. Tableau 1: Le prix annuel moyen de l’électricité en Ontario, avec et sans paiement de la dette
Dans ce contexte, à quoi doit s’attendre l’Ontario? D’un côté, les changements récents dans l’économie amènent certaines inquiétudes, alors que la consommation d’électricité connaît un déclin. De l’autre côté, la production se porte mieux que jamais, alors qu’une nouvelle capacité de 4000 MW, générée à partir de gaz, est prévue d’ici les 18 prochains mois, conjointement à 1500 MW produit à partir d’énergie renouvelable; à 3000 MW fourni par des mesures de conservation et de gestion de la demande; ceci, combiné à un engagement d’éliminer progressivement 6400 MW d’électricité produite par charbon d’ici 2014. De futures réglementations environnementales sont également à prévoir et feront sans aucun doute augmenter le prix. Le marché de l’électricité en Alberta À l’opposé, l’Alberta dispose d’un véritable marché de libre entreprise au niveau de l’électricité, incluant une douzaine de fournisseurs ayant 88 centrales différentes en activité. Les sources de production, par contre, ne sont pas aussi bien équilibrées qu’en Ontario. Avec une production totale d’approximativement 11 500 MW, le marché de l’Alberta équivaut à environ un tiers de celui de l’Ontario. Figure 3: Les différentes sources de production d’électricité en Alberta
La forte dépendance au charbon et au gaz naturel pour la production de l’électricité rend la situation difficile en Alberta, où le réseau commun d’énergie subit de fortes pressions à cause de la volatilité du marché. Le prix du réseau commun d’énergie est le prix horaire pour l’électricité tel qu’établi par l’opérateur système en Alberta; ce système d’établissement de prix horaire est similaire à celui en place en Ontario. L’ensemble des centrales de charbon a causé de nombreux problèmes en Alberta, en particulier à cause de pannes imprévues. Ce problème est causé surtout par les vieilles centrales, qui n’ont pas été modernisées afin de répondre aux normes actuelles. Par conséquent, le marché albertain a connu de grandes variations du prix au niveau du réseau commun lorsque surviennent des conditions météorologiques exceptionnelles, et que la puissance de base, produite par les vieilles centrales à charbon, n’est pas disponible. Ainsi, les prix de l’électricité en Alberta connaissent de plus grandes variations et sont généralement plus élevés (voir la figure 4). La moyenne historique de prix y est de 6,79¢/kWh, soit 20% plus élevée que la moyenne historique en Ontario de 5,62¢/kWh (excluant tout montant additionnel pour le paiement de la dette). Figure 4: Moyenne mensuelle pondérée du prix de l’électricité en Alberta
L’Alberta a adopté une nouvelle réglementation environnementale, dans un effort de responsabilisation dans ce domaine. Cette réglementation détermine des limites d’intensité pour un groupe spécifique produisant beaucoup d’émissions nocives, en plus de prévoir des pénalités importantes en cas de non-respect de la réglementation. La province a peut-être un avenir prometteur du point de vue du commerce et de l’industrie, mais du point de vue de la production de l’électricité, les perspectives sont plutôt mornes. La courbe de l’offre et de la demande indique que des difficultés sont à venir, alors que les spécialistes de l’industrie prédisent une croissance annuelle de la consommation de 2,5%, ce qui équivaut à 250 MW par année. Très peu d’expansion de la production est prévue à court terme. Parallèlement, aucun soulagement pour le marché n’est en vue jusqu’à la fin de 2010; le nouveau projet Keephills 3 de 450 MW sera lancé. Par la suite, en 2011, une nouvelle centrale au gaz d’Enmax devrait fournir 1200 MW de puissance. Jusqu’au lancement de ces nouveaux projets, les prix de l’électricité devraient se maintenir autour du prix moyen historique de 6,79¢/kWh. Le marché de l’Alberta est de plus fondamentalement différent du fait qu’il fonctionne sans aucun soutien gouvernemental, sans subventions ni plafonnement de prix. En permettant au marché de se gérer lui-même, un nouveau type de marché à terme fluide a été créé, qui permet aux consommateurs de participer à différents projets de couverture dans la gestion de leur portefeuille d’électricité. Ceci nous amène à la prochaine dynamique de marché : serait-ce le gaz naturel? L’électricité étant produite à partir de gaz naturel à près de 40%, il n’est pas étonnant de constater une forte corrélation entre les prix des deux énergies. Cette relation est bien illustrée par les courbes de prix à terme de la figure 5. Figure 5: Comparaison de prix à terme : électricité et gaz naturel
Il est intéressant de noter que l’effet se fait également ressentir sur le marché à terme ontarien, où le coût différentiel pour les périodes de pointe est déterminé par le gaz naturel. Alors que vous lisez ces lignes, le monde est encore aux prises avec des hausses historiques du prix du baril de pétrole, qui a entraîné le prix du gaz naturel dans son sillage. L’impact de ces hausses est énorme, et tous se demandent si cette situation va durer. Si tel est le cas, entrons-nous dans une nouvelle ère au niveau du marché de l’énergie? Gagnant, perdant, ou partie nulle? Alors, dans ce grand duel, qui ressort grand gagnant? C’est un résultat difficile à évaluer; peut-être que le meilleur marché entre l’Ontario et l’Alberta ne peut encore être déterminé. Nous savons par contre que l’industrie et le commerce sont des éléments puissants dans notre pays, tout comme le désir de succès. Si une occasion se présente en Alberta, ce n’est qu’une question de temps avant que quelqu’un en tire parti. Peut-être que l’Ontario n’a plus sa place au soleil; mais le soleil réapparaît toujours après la tempête. Il semble donc que pour le moment, cette bataille ne proclame aucun gagnant. |
|||||||||||||||||||||||||